LA JEUNE GARDE DE L’ARCHITECTURE CONTEMPORAINE

 

ÉCOLE D'ETE D'ARCHITECTURE TRADITIONNELLE DE BELGIQUE, 2020

 

Par Noé Morin, membre fondateur de la Table Ronde de l'Architecture

 

En plein mois d’août, alors que le farniente estival s’instille dans tous les esprits, une poignée de lycéens et d’étudiants s’est réunie sous les dorures d’une ancienne maison bruxelloise pour y apprendre l’architecture traditionnelle. Ces jeunes gens, dont la curiosité n’est pas assouvie sur les bancs de l’école ou de l’université, sont admirables. Pendant dix jours, ils ont parcouru la Capitale et redessiné les merveilles d’architecture qu’elle contient : la maison Horta, le quartier royal, le vieux quartier des Marolles, l’Hôtel de ville de Saint-Gilles, l’Église Notre-Dame du Sablon… S’asseyant dans les parcs, ils ont essayé de déchiffrer le génie des proportions qui réside dans la nature, présent autour de nous mais invisible pour l’architecte trop pressé. Ils ont enfin compris que le modernisme architectural qui détruit Bruxelles depuis l’après-guerre repose sur le principe destructeur de la table rase, de la rupture du langage architectural traditionnel, de l’obsolescence programmée, de l’obsession des hauteurs inhumaines et de l’égocentrisme des architectes qui le pratiquent.

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L’école d’été d’architecture traditionnelle de Belgique - EEATB

 

A peine lancée l’idée d’une école d’été d’architecture traditionnelle, Nadia Everard reçoit plus d’une vingtaine de candidatures. Coronavirus obligeant, elle en sélectionne cinq aux profils variés : deux jeunes filles venues spécialement de Paris pour s’initier à l’architecture traditionnelle et trois étudiants belges dépités par leur enseignement universitaire. Jonathan, par exemple, qui s’apprête à entrer en troisième année d’architecture à La Cambre Horta se qualifie de « révolté intellectuel » contre le système académique. « On ne nous enseigne que l’architecture moderniste au détriment de toutes ses formes antérieures ! Or, je considère que l’architecture est au service des citoyens, qu’elle est faite par l’homme et pour l’homme, et non pour satisfaire l’égo d’une poignée d’architectes arrogants. Il est impossible de faire entendre cette opinion à l’université. Ici, à l’école d’été, j’ai trouvé une atmosphère chaleureuse, un sens à qui indique des valeurs, et des valeurs qui se fondent sur la tradition. Je suis comme un enfant qui regarde le patrimoine d’un œil nouveau. Avec Nadia, je redécouvre Bruxelles, ma propre ville, et son architecture vivante. Plus important encore, je découvre la chaleur d’une nouvelle communauté. Après plusieurs années ternes de modernisme forcé, je nourris désormais l’espoir d’une architecture éthique, altruiste, à échelle humaine… Une architecture qui respire, une architecture naturelle et populaire. »

 

Nael, 22 ans, étudie également l’architecture à La Cambre Horta et déplore que « le traditionnel ne s’évoque, dans notre cursus, que dans le cadre du cours d’histoire comme s’il appartenait définitivement au passé. Le reste des cours est consacré aux technologies contemporaines et standards de construction (le monde en est rempli !) et, jusqu’il y a peu, je pensais qu’il n’existait qu’une seule manière de construire, une manière universelle. C’est le propre du modernisme : il construit partout pareil. »

 

Lors de cette école d’été, Nadia Everard et ses élèves ont parcouru la diversité des styles bruxellois – gothique, néo-renaissance flamande, néo-classique, Art Nouveau – qui se suivent et se répondent dans une puissante harmonie esthétique. « L’architecture traditionnelle repose sur l’étude des codes vernaculaires et classiques et leur déclinaison dans un contexte géographique particulier, explique Nadia Everard. Il s’agit d’un langage : il faut d’abord apprendre un alphabet, puis composer des mots dans une langue choisie. Rien n’est laissé au hasard. A l’opposé, le modernisme abolit le langage architectural traditionnel et le remplace par le grand néant de la feuille blanche, devant laquelle les professeurs disent à leurs étudiants : à présent, faites ce que bon vous semble ! »

 

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De la contre-école au contre-projet

 

Les élèves de l’école d’été de la Table Ronde se font fixés pour objectif de couronner leurs efforts par un contre-projet d’architecture traditionnelle : revitaliser l’ancien quartier du port. Ils s’inscrivent par-là dans le sillage de Maurice Culot, fondateur des Archives d’Architecture Moderne et grand défenseur du bâti ancien, qui par une série de contre-projets tapageurs avait permis la sauvegarde de nombreux bâtiments dont les Bruxellois sont fiers aujourd’hui.

 

Le site du contre-projet a fait l’objet d’un choix minutieux : il s’agit de l’ancien quartier du port, derrière la place de Brouckère, où le nouveau centre administratif de la ville de Bruxelles (dénommé dans un anglais incongru Brucity) doit voir le jour en 2021. Le projet retenu par la ville est moderne, énergivore, transparent, insipide. Il est imprégné d’un style qui, de Londres à Pékin, ne connaît aucune différence, un style international qui jure avec la vocation locale du nouveau siège de l’administration de la ville.

 

Le contre-projet sera quant à lui un hymne à la beauté de l’architecture bruxelloise. Symbiose des influences qui ont façonné la Capitale depuis le Xème siècle AD, il doit prouver par l’exemple que les styles traditionnels s’emboîtent sans se nuire. Pendant plusieurs mois encore, Nadia Everard suivra ses élèves à distance et supervisera leur travail. Enfin, au moment où Brucity sera inauguré, le travail des élèves sera dévoilé – jeunes gens inexpérimentés mais enthousiastes – qui sera, nous l’espérons, plus beau, plus réfléchi et populaire que le projet véritable, et qui emportera haut la main la faveur de ses habitants.  

La galerie et ses légendes (cliquez sur les photos)

Témoignages 

Septembre 2020

 

Flora Weil-Perry  (15 ans)

J’ai fait connaissance avec Nadia en juillet 2020 dans un café de Saint-Malo. La ville bretonne est à son image : une cité restaurée et reconstruite après les ravages de la Seconde Guerre mondiale dans le respect et l’amour du patrimoine vivant. J’étais alors enchantée d’accepter sa proposition de participer à sa première École d’Été d’Architecture Traditionnelle à Bruxelles.

En seulement dix jours, Nadia m’a transformée en activiste convaincue! La transmission de sa passion pour l’architecture traditionnelle s’est faite à travers de longues promenades à l’intérieur de la ville. Du matin jusqu’au soir, nous avons observé et dessiné de nombreux bâtiments : monuments historiques (Palais Royal, cathédrales), des hôtels particuliers (Hôtel Hannon, Hôtel Tassel), des maisons de maître et des logements sociaux (Cité Hellemans). J’ai pu remplir un carnet entier de dessins qui me sert de référence à la fois pour les styles de maison, mais aussi pour des détails de poignée de porte ou de moulures encadrant les portes et les fenêtres, éléments auxquels nous ne faisons jamais attention.

 

C’est précisément ce que Nadia nous apprend comme, par exemple, toucher les matériaux, se rapprocher pour mieux repérer les joints entre les pierres, et aussi comprendre comment elles ont été taillées par un artisan. Un bâtiment devrait être conçu pour être habité, admiré, aimé. Ce ne sont pas les caractéristiques des bâtiments modernistes qui nous écrasent de leur masse intimidante et froide.

À travers un projet de groupe, nous avons remodelé un bâtiment moderniste au centre de Bruxelles, malheureusement déjà en construction (contre-projet à Brucity). J'ai appris à concevoir une maison urbaine. Nous étions libres de choisir le style qui nous plaisait. Nous suivions toutes les étapes, en commençant par des esquisses des façades, puis les plans.

 

L’appréciation de l’architecture environnante devrait pour chacun être une source de joie. En effet, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, nos immeubles encadrent notre vie quotidienne et doivent être impérativement harmonieux. Les façades fades et les plans incohérents des bâtisses modernistes ne font qu’ajouter au chaos journalier de la vie moderne.

J’ai tellement apprécié le stage de cet été qu’avec l’aide de ma mère, nous avons convaincu Nadia de venir à Paris pour un stage de quatre jours. Elle a accepté, j’avais hâte de retravailler avec elle !

Jonathan Van Meelderen (22 ans)

 

Passé dix jours à l'EEATB, c'est se balader à travers villes et civilisations tout en dévoilant l’orchestre machiavélique qui machine notre réalité. J’ai vu un monde obscurci par le modernisme et ses corollaires : économie à profit maximal, moyens de transport qui bouleversent l'échelle du régional, pollution psychique qui endoctrine, institutions qui créent des modes impersonnelles et tabula rasa. L’architecture moderniste est vénale et orgueilleuse !

Soudain, le voile se déchire et apparaît un rai de lumière. Celui d'un monde un instant oublié, d'une atmosphère chaleureuse où la raison fait sens et où les valeurs sont fondées sur les traditions. Avec le regard de Nadia, «notre» Bruxelles devient un théâtre de culture. Je reviens de dix jours d'excursions à travers notre héritage culturel pour un retour aux sources. Nadia nous dévoile une architecture traditionnelle encore vivante, elle nous ouvre aussi la porte d'une communauté accueillante qui grandit en force, une communauté qui valorise une esthétique démiurge, une construction locale avec le savoir-faire d'artisans ayant entretenu leur art, un art de bâtir. On découvre à nouveau le trait du crayon sur la planche libérée du carcan moderniste, notre oeil sensible réinvente le passé pour construire le futur.

 

Aujourd'hui naît dans mon coeur un espoir qui repose sur la compréhension de nos traditions. Quelle société voulons-nous bâtir ? Et avec quelle architecture ? Une architecture éthique, répondant à des valeurs altruistes, dans le respect de l’humain et de la nature, en relation avec les souhaits populaires et avec la collaboration de nos artisans, une architecture qui respire à nouveau et qui reprend de l’ampleur.

Après trois ans de soumission au monopole moderniste, privé de ma liberté d'expression, privé de mon empreinte culturelle, manipulé et contraint de faire tourner l'entreprise capitaliste et mondiale, enfin je me réconcilie avec une architecture humaine.

Nael Weber (22 ans)

J’ai passé dix jours formidables durant le stage d’architecture traditionnelle à Bruxelles durant lequel j’ai appris comment étaient dessinées et construites les maisons anciennes qui embellissent nos villes. J'ai aussi compris que les méthodes de construction modernistes malheureusement imposées à l’université sont des pratiques non durables, non écologiques et qui ne participent pas au bien-être de la société.

En nous promenant dans différents quartiers de Bruxelles, notamment le centre-ville (Pentagone), nous avons pu observer les ordres/harmonies qu’il y avait anciennement entre chaque maison d’une même rue. De nos jours, on ne tient plus compte de l’histoire et du contexte et on construit pour « sortir du lot ». Hors, dans une rue, cela fait vite tâche d’avoir un cube blanc et lisse entre de belles façades travaillées, réfléchies et décorées. Nous avons également dessiné des façades pour comprendre leurs proportions et pouvoir les comparer.

Nous avons également participé à un contre- projet (situé sur le site de l’ancien Parking 58) sur lequel va s’ériger le nouveau bâtiment de l’Administration de la Ville de Bruxelles. Nous continuerons à travailler sur ce contre-projet tout au long de l’année pour obtenir un résultat beau et durable. Ce contre-projet abritera des logements, des commerces, des ateliers et des bureaux au sein du même îlot.
 

Ces dix jours m’ont ouvert les yeux et permis de comprendre que l’architecture traditionnelle peut résoudre des problèmes sociétaux tel que le malheur social lié à l’habitat et le manque de mixité sociale.

Je pense avoir trouvé ma voie dans le domaine de l’architecture et je recommande à tous ceux qui s’y intéressent, ou qui sont juste curieux, de participer à la prochaine École d’Été de La Table Ronde de l’Architecture. Sans hésitation !