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La jeune garde de l'architecture contemporaine



En plein mois d’août, alors que le farniente estival s’instille dans tous les esprits, une poignée de lycéens et d’étudiants s’est réunie sous les dorures d’une ancienne maison bruxelloise pour y apprendre l’architecture traditionnelle. Ces jeunes gens, dont la curiosité n’est pas assouvie sur les bancs de l’école ou de l’université, sont admirables. Pendant dix jours, ils ont parcouru la Capitale et redessiné les merveilles d’architecture qu’elle contient : la maison Horta, le quartier royal, le vieux quartier des Marolles, l’Hôtel de ville de Saint-Gilles, l’Église Notre-Dame du Sablon… S’asseyant dans les parcs, ils ont essayé de déchiffrer le génie des proportions qui réside dans la nature, présent autour de nous mais invisible pour l’architecte trop pressé. Ils ont enfin compris que le modernisme architectural qui détruit Bruxelles depuis l’après-guerre repose sur le principe destructeur de la table rase, de la rupture du langage architectural traditionnel, de l’obsolescence programmée, de l’obsession des hauteurs inhumaines et de l’égocentrisme des architectes qui le pratiquent.



L’école d’été d’architecture traditionnelle de Belgique - EEATB

A peine lancée l’idée d’une école d’été d’architecture traditionnelle, Nadia Everard reçoit plus d’une vingtaine de candidatures. Coronavirus obligeant, elle en sélectionne cinq aux profils variés : deux jeunes filles venues spécialement de Paris pour s’initier à l’architecture traditionnelle et trois étudiants belges dépités par leur enseignement universitaire. Jonathan, par exemple, qui s’apprête à entrer en troisième année d’architecture à La Cambre Horta se qualifie de « révolté intellectuel » contre le système académique. « On ne nous enseigne que l’architecture moderniste au détriment de toutes ses formes antérieures ! Or, je considère que l’architecture est au service des citoyens, qu’elle est faite par l’homme et pour l’homme, et non pour satisfaire l’égo d’une poignée d’architectes arrogants. Il est impossible de faire entendre cette opinion à l’université. Ici, à l’école d’été, j’ai trouvé une atmosphère chaleureuse, un sens à qui indique des valeurs, et des valeurs qui se fondent sur la tradition. Je suis comme un enfant qui regarde le patrimoine d’un œil nouveau. Avec Nadia, je redécouvre Bruxelles, ma propre ville, et son architecture vivante. Plus important encore, je découvre la chaleur d’une nouvelle communauté. Après plusieurs années ternes de modernisme forcé, je nourris désormais l’espoir d’une architecture éthique, altruiste, à échelle humaine… Une architecture qui respire, une architecture naturelle et populaire. »



Nael, 22 ans, étudie également l’architecture à La Cambre Horta et déplore que « le traditionnel ne s’évoque, dans notre cursus, que dans le cadre du cours d’histoire comme s’il appartenait définitivement au passé. Le reste des cours est consacré aux technologies contemporaines et standards de construction (le monde en est rempli !) et, jusqu’il y a peu, je pensais qu’il n’existait qu’une seule manière de construire, une manière universelle. C’est le propre du modernisme : il construit partout pareil. »



Lors de cette école d’été, Nadia Everard et ses élèves ont parcouru la diversité des styles bruxellois – gothique, néo-renaissance flamande, néo-classique, Art Nouveau – qui se suivent et se répondent dans une puissante harmonie esthétique. « L’architecture traditionnelle repose sur l’étude des codes vernaculaires et classiques et leur déclinaison dans un contexte géographique particulier, explique Nadia Everard. Il s’agit d’un langage : il faut d’abord apprendre un alphabet, puis composer des mots dans une langue choisie. Rien n’est laissé au hasard. A l’opposé, le modernisme abolit le langage architectural traditionnel et le remplace par le grand néant de la feuille blanche, devant laquelle les professeurs disent à leurs étudiants : à présent, faites ce que bon vous semble ! »

De la contre-école au contre-projet

Les élèves de l’école d’été de la Table Ronde se font fixés pour objectif de couronner leurs efforts par un contre-projet d’architecture traditionnelle : revitaliser l’ancien quartier du port. Ils s’inscrivent par-là dans le sillage de Maurice Culot, fondateur des Archives d’Architecture Moderne et grand défenseur du bâti ancien, qui par une série de contre-projets tapageurs avait permis la sauvegarde de nombreux bâtiments dont les Bruxellois sont fiers aujourd’hui.

Le site du contre-projet a fait l’objet d’un choix minutieux : il s’agit de l’ancien quartier du port, derrière la place de Brouckère, où le nouveau centre administratif de la ville de Bruxelles (dénommé dans un anglais incongru Brucity) doit voir le jour en 2021. Le projet retenu par la ville est moderne, énergivore, transparent, insipide. Il est imprégné d’un style qui, de Londres à Pékin, ne connaît aucune différence, un style international qui jure avec la vocation locale du nouveau siège de l’administration de la ville.


Le nouveau centre administratif de la Ville de Bruxelles ouvrira en 2021.


Le contre-projet sera quant à lui un hymne à la beauté de l’architecture bruxelloise. Symbiose des influences qui ont façonné la Capitale depuis le Xème siècle AD, il doit prouver par l’exemple que les styles traditionnels s’emboîtent sans se nuire. Pendant plusieurs mois encore, Nadia Everard suivra ses élèves à distance et supervisera leur travail. Enfin, au moment où Brucity sera inauguré, le travail des élèves sera dévoilé – jeunes gens inexpérimentés mais enthousiastes – qui sera, nous l’espérons, plus beau, plus réfléchi et populaire que le projet véritable, et qui emportera haut la main la faveur de ses habitants.


Diane Courpied


Flora Perry


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