Rechercher

Quelques mots sur Nada Breitman Jakov

Architecte, urbaniste at architecte du Patrimoine


C’était un mercredi de juillet à Paris. Après une matinée de flânerie sur les quais de Seine et l’île de la Cité, je pris la direction de la Rue Séguier numéro 7, où, dans une ancienne boutique merveilleusement bien adaptée à divers usages au fil du temps, se trouve aujourd’hui l’atelier d’architecture Breitman & Breitman. J’y rencontrai Nada Breitman Jakov qui dirige cette maison incontournable de la renaissance de l’architecture classique en Europe depuis 1989 aux côtés de son mari, Marc Breitman, architecte et ancien professeur de l’école d’architecture de Paris-Belleville.


Nada et Marc placent l’architecture classique – c’est-à-dire une architecture humaine et humaniste, pérenne et infiniment variée – au cœur de leur projet. Selon eux, l’architecture n’est pas à inventer ; l’architecte n’est pas un révolutionnaire. Pendant des siècles, chaque génération a fait évoluer la beauté des villes grâce à l’étude et à l’interprétation des traditions classiques et vernaculaires antérieures. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nos lieux de vie sont durables et populaires.


Efferve'sens, Logement en accession, Rue des Coutures, Reims, France, 2010.


Née à Bruxelles en 1952, Nada est le témoin direct des ravages dont la capitale est victime depuis les années 1950 (avènement de l’architecture mondialisée, destruction méthodique du patrimoine, parfois de quartiers entiers, réseau routier démesuré, façadisme à outrance…). Ces transformations malheureuses, qui portent le triste nom de «bruxellisation», ont été causées par l’action de promoteurs privés et publics avec la complicité d’architectes, d’ingénieurs, d’échevins à l’urbanisme et d’une multitude de professions qui considèrent que la ville est un objet de profit rapide, une marchandise parmi d’autres ou, pour le dire comme Le Corbusier, « une machine à habiter ».

Fille d’un architecte moderniste, Nada décide à contre-courant de résister à l’élan globalisateur de l’architecture contemporaine. « La ville dit-elle, qui était autrefois belle et harmonieuse, est devenue un lieu de violence et de ségrégation. Entre le zonage monofonctionnel hérité de la Charte d’Athènes et la construction des grands ensembles de l’après-guerre, nos villes ont été profondément dénaturées. Les grandes ruptures du début du vingtième siècle, la course folle au progrès technique et l’anti-académisme larvé, ont poussé la plupart des architectes à proposer des œuvres qui reflètent leur ego plutôt que de continuer à parler le langage universel de l’architecture. Le logement social est devenu le terrain d’expérimentation privilégié des architectes modernistes, au détriment des habitants des quartiers excentrés, populations souvent déracinées et en perte de repères, prisonnières de cités devenues des ghettos ».

Nada fait ses études à la Cambre, dans sa ville natale. Elle y suit les cours de l’architecte et historien Maurice Culot et ceux du sociologue René Schoonbrodt, deux personnalités déjà très impliquées dans les affaires urbaines de la ville, et adhère à leurs thèses. A la fin des années 1960, Maurice Culot fonde un mouvement collaboratif d’activistes contre la spéculation immobilière et l’invasion du modernisme et entame un combat pour la sauvegarde de la ville historique de Bruxelles. Leur quartier général : les Archives d’Architecture Moderne (A.A.M.). L’objectif était de sauver les fonds d’archives de la destruction, de les valoriser en les montrant aux habitants de la ville à travers des expositions et des publications.

Suivant la même vision, un Atelier de Recherche et d’Actions Urbaines (A.R.A.U.) est fondé en 1969 par René Schoonbrodt à Bruxelles afin d’analyser les projets qui ont détruit la ville et de faire réagir ses habitants. Ces deux organisations visaient à faire comprendre aux citoyens que la bruxellisation n’était pas une fatalité mais un choix. Inspirées notamment par les écrits du sociologue Henry Lefebvre (le droit à la ville) et de la journaliste Jane Jacobs, elles ont uni leurs efforts pour agir : les A.A.M. proposaient des contre-projets (alternatives aux projets validés par la ville) réalisés par les étudiants de Maurice Culot et l’A.R.A.U. structurait la stratégie des comités de quartiers qui résistaient aux projets urbains.


Nada, étudiante puis collègue de Maurice, a évolué dans cet univers de recherche, de débat, de discussion, de publication, d’exposition et de contre-projet. Un milieu extrêmement motivant pour la jeune architecte qu’elle était alors : « c’est aux archives d’architecture moderne, dit-elle, que j’ai pu sauver quelques éléments de la ville qui, autrement, auraient disparu». C’est aux archives également qu’elle découvre plusieurs projets traditionnels et essais révélateurs notamment dans les éditions A.A.M., le livre Architecture Rationnelle de Léon Krier, L’espace de ville de Rob Krier mais aussi dans les revues publiant les contre-projets.


Diplômée en 1974, Nada est convaincue que l’architecture et l’aménagement des villes sont indissociables. Elle choisit de pousser plus loin ses études en urbanisme pour, selon ses mots, « comprendre la formation des villes, ses composants et son système parcellaire ». En parallèle, elle continue de collaborer avec les A.A.M. pour la sauvegarde et la revitalisation des quartiers du vieux Bruxelles et participe par exemple de 1975 à 1977 à l’élaboration des plans généraux d’aménagement de l’agglomération bruxelloise.


Nada quitte Bruxelles pour Paris pour travailler dans l’agence de Reichen et Robert qui transforment les anciennes usines de filatures du Nord à Lille (Usine Le Blan notamment). Constatant une certaine méconnaissance des techniques anciennes de constructions et des différents styles et époques, elle étudie deux ans à l’École de Chaillot pour la conservation des monuments historiques. En voyage en France, elle découvre et étudie les régions, leur histoire et leurs nombreuses traditions architecturales. A la fin de son long cursus, elle élit domicile à Paris et décide d’y faire sa vie. Elle y retrouve au département ‘Histoire et Archives’ de l’Institut français d’architecture, dirigé par Maurice Culot, le cadre de travail qu’elle appréciait tant à Bruxelles et un nouvel ami et compagnon de vie : Marc Breitman. A l’Institut, elle entreprend des analyses urbaines qui débouchent sur plusieurs travaux : “Les villes du littoral en Europe” ou encore un projet de conservation de la ville côtière de Trouville. En 1984, elle s’implique pour la première fois dans la rédaction d’un livre intitulé ‘Places et Monuments’. Il s'agit d'un livre qui analyse la relation entre les places et les monuments, leur taille, leur échelle, leur ouverture ou fermeture, leurs matériaux, en recensant différents lieux européens. Cependant, dès la fin des années 1980, les financements publics qui alimentent la recherche commencent à se tarir.

En 1984, Rob Krier gagne un projet pour réaménager le parvis d’Amiens. Sous la direction de Marc Breitman et Rob Krier, Nada s’implique dans la création d’une grande exposition mêlant éléments d’archives, dessins du projet et maquettes. Séduits par l’exposition, plusieurs élus de Bruay la Buissière, une ancienne ville minière du Nord-Pas-de-Calais, demandent à Nada, Marc et Rob de conduire une étude architecturale et urbaine sur le futur du patrimoine minier. Ce projet d’étude et de restructuration du bassin minier est le premier aboutissement de leurs idées. Auparavant, comme le dit Nada, « nous étions des architectes de papier. »

Les trois amis proposent de transformer la trame urbaine des sites d’exploitation minière et des districts ouvriers. « Ces derniers s’étaient développés entre 1850 et 1950 et étaient intimement liés à la production minière. A l’époque, il était nécessaire de loger une main d’œuvre importante et chaque site s’était anarchiquement développé autour d’axes préexistants. Les maisons individuelles des ouvriers des mines étaient reproduites à perte de vue. » Nada souligne le fait que l’urbanisme du bassin minier n’est rien d’autre que l’antichambre du mouvement moderne : le système répétitif, les modèles typologiques classés par ordre alphabétique, le tissu urbain à faible densité et le zonage fonctionnel, caractéristiques du modernisme architectural, s’y retrouvent déjà.

Etude urbaine, Bruay Labuissière, France, 1990.


Pour former ces quartiers, ils proposent de « conserver une partie importante du bâti auquel les mineurs et leurs ayant-droits étaient très attachés en le réorganisant en îlots urbains par le biais d’une typologie nouvelle pour les corons : la maison d’angle. Ils répondant à une division privé-public et à une hiérarchie des voiries ». En 1989, Nada et Marc prennent de l’élan : ils fondent l’atelier d’architecture Breitman & Breitman. Une année plus tard, la mairie de Bruay la Buissière, enthousiaste, leur passe commande d’un premier projet à l’entrée de l’un des nouveaux quartiers de l’ancien site minier : des bâtiments d’appartements, des logements privés et sociaux, et une place en forme d’hémicycle. Le résultat inspire d’autres municipalités et plus de 600 logements sociaux sont finalement construits par leur soin dans le bassin minier du Nord-Pas-de Calais.

Place Lafayette, Bruay Labuissière, France, 1991.


Plus près de la capitale, dans la banlieue de la deuxième couronne parisienne, Nada et Marc s’impliquent dans un projet de reconstruction à très grande échelle: Le Plessis Robinson.


Le Plessis Robinson, France, 2005.


Le maire de la ville, Philippe Pemezec, un visionnaire, souhaitait transformer cette cité-dortoir en un lieu de vie de qualité. « En France, explique Nada, la puissance du maire est très importante puisque ce sont les maires qui décernent les permis de construire. Autrefois, les grands permis étaient décernés par l’administration nationale et les maires n’avaient pas leur mot à dire sur ce qui se construisait sur leur territoire. Aujourd’hui, nous revenons à une tendance à vouloir restreindre les prérogatives des mairies, ce qui est catastrophique pour l’architecture. Le maire sait mieux que personne ce qui est bon pour sa localité et ses administrés : il est l’élu le plus proche et souvent le plus apprécié de ses habitants ». Pendant près de dix ans, Nada et Marc construisent au Plessis un nouveau quartier : le Bois des Vallées, un quartier doté d’un identité locale forte, un quartier composé d’îlots, de rues, d’espaces publics et de commerces… Un quartier harmonieux au vocabulaire architectural riche, ordonné et inspirée par la beauté intemporelle du classicisme parisien. Ce projet cohérent et humain a pris en compte l’histoire locale et la tradition architecturale.

Il offre « un tissu urbain d’une diversité sociale unique, les logements privés et sociaux étant indiscernables ». Première réalisation du grand renouveau de la commune, ce projet était le manifeste de la reconstruction de la ville au Plessis. Il a obtenu le Grand Prix de l’Art Urbain donné par le séminaire Auzelle en 1998.

Grand'Rue, Le Plessis Robinson, France, logements privés, 2004.


Salle de sports, Courrières, France, 2014.


Depuis, l’atelier parisien Breitman&Breitman a construit de nombreux bâtiments de tous types : écoles, foyers, salles de fêtes, halls sportifs, logements sociaux et privés, ensembles de bureaux, marchés couverts, commerces, lieux sacrés… Aujourd’hui leur compétence est sollicitée partout en France, et ailleurs en Europe. Malgré leur succès, leur vocation demeure sociale. Cet aspect de leur travail a été couronné par la plus haute distinction mondiale en architecture le Driehaus Prize à Chicago pour l’ensemble de leur œuvre en 2018.


Courrières, Pas de Calais, logements sociaux, 2014.

Projet à Courrières, Place Breton, 2014.

Saint Laurent Blangy Pas de Calais, logements sociaux.

Serris Hi Park Hotel, Val d'Europe, France, 2008.

Ecole Voltaire maternelle et élémentaire, Puteaux, France, 2019.


Résidence Réaumur état origine, Arras.


Résidence Réaumur état rénové, Arras, 2011.


« Le combat est loin d’être gagné, dit Nada. L’architecture traditionnelle reste largement méprisée par la profession et l’enseignement. » L’architecture et l’urbanisme modernistes qui prévalent sont ancrés dans un système qui a la peau dure… Mais grâce à des architectes comme Nada et Marc, qui inspirent les communautés en respectant leurs lieux et leurs modes de vie, l’espoir demeure.


Grande Mosquée d'Amsterdam, Aya Sofia, 2016.

450 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout