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Notre opinion sur le fonctionnalisme

Le fonctionnalisme, qui était devenu le mot d’ordre de l’avant-garde moderniste, est cul par-dessus tête. D’ailleurs, il ne fut jamais qu’un mot et les mots s’envolent, comme le veut l’expression populaire, n’en déplaise aux naïfs qui les écoutent.


***


Considérez par exemple le vif intérêt de Le Corbusier pour les silos à grains, qu’il tenait pour les icônes du monde moderne ; en 1920, il choisit d’ailleurs d’illustrer l’un de ses articles par une photographie des silos à grains du port de Montréal, édifices râblés à mi-chemin entre la centrale nucléaire et le siège de la Stasi, car cette architecture d’ingénieurs, massive et épurée, avait été dessinée dans l’unique but de servir la destination industrielle de l’édifice. En un mot, d’après lui, les bâtiments devaient avoir l’allure de leur fonction. « Voici des silos et des usines américaines, s’exclamait-il, magnifiques prémices du nouveau temps. » (1)

Mais c’est Walter Gropius, le pionnier du Bauhaus allemand, qui le premier s’extasia devant la majesté des silos américains. Dans un article de 1913, il écrivit que « dans la patrie de l’industrie, en Amérique, de grandes constructions industrielles sont apparues, dont la majesté étonne d’autant plus qu’elle est inconnue des meilleurs constructions allemandes. Les silos à céréales du Canada et d’Amérique du Sud, les silos à charbons des grandes lignes de chemin de fer et les ateliers les plus modernes des monopoles industriels d’Amérique du Nord ont une puissance monumentale dont l’expression soutient presque la comparaison avec les constructions de l’Égypte ancienne. » (2)

Mais contrairement à ce qu’ils affirment, leur attirance pour l’architecture industrielle n’est qu’une fascination pour la force brute et la puissance virile que dégageait l’industrie américaine en plein essor, et non le reflet d’un soi-disant fonctionnalisme bien pensé. Nous en voulons pour preuve qu’ils témoignèrent, dans leurs réalisations respectives, d’une absence totale d’esprit pratique. Si dans la théorie moderniste la forme doit suivre la fonction, alors nous mettons au défi qui que ce soit de nous indiquer la fonction du Bauhaus-Archiv construit par Walter Gropius, qui ressemble à ces gigantesques bouches d’aération que l’on voit sortir des parkings souterrains, ou de la maison Guiette de Le Corbusier, plus proche du lanceur de fusée que de la maison particulière. Leurs références ostensibles à l’architecture industrielle, comme leurs interminables surfaces de béton aveugle, leurs fenêtres en bandeaux et leur géométrie répétitive, sont autant d’emprunts à l’architecture des machines qui ne servent aucunement les hommes ayant le malheur d’y habiter. Ces emprunts sont ainsi que les sculptures chrétiennes que les tailleurs de pierre disposaient sur le fronton d’une église pour la placer sous la bénédiction d’un saint : ils n’ont d’autre utilité que de mentionner l’appartenance d’un édifice à l’architecture inhumaine du monde des machines. Ils ne font pas de l’architecture une discipline plus fonctionnelle ; au contraire, ils l’amenuisent et la perdent dans un entrelacs de symboles simili-religieux destinés à montrer que les humains qui vivent là, non contents de travailler à l’usine, aiment aussi à passer leur temps libre dans une maison inhospitalière qui ressemble à l’usine.

(Bauhaus-Archiv, Walter Gropius)


Nous affirmons sans ciller que Le Corbusier mit au point l’architecture la moins rationnelle et la moins fonctionnelle qui ait jamais vu le jour ici-bas.


Prenez l’un de ses ouvrages majeurs, la Villa Savoye, livrée en 1931 au riche assureur Pierre Savoye et à sa femme Eugénie : l’on pourrait penser à première vue qu’il s’agit d’une maison moderne, rationnelle et plus fonctionnelle que les vieilleries où les bourgeois aimaient alors à s’enfermer, et pourtant c’est une maison défaillante et aberrante au point de vue technique, que le philosophe Alain de Botton qualifiera de « folie artistiquement motivée » (3). Rien, dans cet édifice, n’est rationnellement justifié. Depuis le coûteux enduit blanc des façades aux fenêtres horizontales ne laissant filtrer qu’un infime rais de lumière, depuis la surélévation de la bâtisse sur pilotis occasionnant une déperdition injustifiable d’espace au sol, jusqu’au toit plat, lubie que Le Corbusier alla chercher dans l’architecture grecque des Cyclades et qui, transposée à Poissy, dans les Yvelines, a la fâcheuse habitude d’engendrer des fuites d’eau, la Villa Savoye est le produit d’un esprit bohème mais certainement pas celui d’un architecte. Comme le dit le célèbre architecte Léon Krier, Le Corbusier est un poète sous des airs de mathématicien.


D’ailleurs, une semaine seulement après l’installation du couple, une fuite se déclare dans la toiture et empoisonne la chambre du petit Roger, le fils Savoye, au point de lui infliger une pneumonie qui l’obligera à partir en sanatorium à Chamonix. Dans la colère que lui inspire la maladie de son fils, Eugénie Savoye fait parvenir une lettre à Le Corbusier : « Il pleut dans l’entrée, il pleut dans la rampe et le mur du garage est absolument trempé. D’autre part il pleut toujours dans ma salle de bains qui est inondée à chaque pluie » (4). Un an plus tard, alors que l’architecte s’était toujours vigoureusement défendu de toute malfaçon, il reconnut enfin ses torts. Madame Savoye lui écrira : « votre lettre du 7 me surprend beaucoup. Après de nombreuses réclamations, vous avez enfin reconnu que cette maison construite par vous en 1929 n’était pas habitable. » Nous sommes en 1937 et le calvaire des Savoye dure depuis presque dix ans déjà…


La Villa Savoye n’est pas un cas isolé, ni le seul ouvrage de Le Corbusier à être jugé inhabitable. Inhabitable, le mot est fort. Et pour un architecte, quel échec. Mais Le Corbusier a beau avoir reçu tous les honneurs de la critique – la fameuse critique qui parle d’on-ne-sait-où – les habitants de ses constructions l’ont souvent jugé défavorablement : d’abord à Marseille où l’on a baptisé sa Cité Radieuse de maison du fada, ensuite par le couple Savoye qui a payé la rançon de la gloire, et plus encore, et enfin par les ouvriers de la Cité Frugès dont nous allons à présent évoquer le sort.


En 1923, l’industriel sucrier français Henry Frugès sollicita les services du jeune architecte Le Corbusier pour construire une cité d’habitation destinée à accueillir ses ouvriers et leurs familles. Le modernisme le plus radical et le plus dépouillé lui parut être une bonne solution pour ses hommes alors que lui-même habitait un somptueux hôtel du centre-ville bordelais, construit à la fin du XIXème siècle et rénové par ses soins dans un goût oriental des plus opulents. Quoiqu’il en soit, Le Corbusier mit tout son cœur à l’ouvrage et édifia pour les ouvriers Frugès de petites cases plus austères et plus dépouillées encore qu’à l’accoutumée, si bien que nos ouvriers girondins, attachés aux terres fécondes, aux églises romanes et aux bastides pierreuses, eurent un réflexe de profonde humanité : ils entreprirent de transformer leurs cubes en véritables maisons privées, différenciées, personnelles. « Sans s’inquiéter de gâcher l’œuvre du grand architecte, ils ajoutèrent à leurs maisons des toits en pente, des volets, des petites fenêtres à battants, du papier peint fleuri, et des clôtures dans le style local. » (5) Ainsi les maisonnées de la Cité Frugès devinrent habitables et l’on peut même se risquer à dire qu’elles devinrent coquettes. Cette réaction bien naturelle, humaine et en vérité traditionnelle, est la réponse du faible au fort. Elle nous enchante parce qu’elle démontre, par la plus simple démonstration, que l’homme n’est point fait pour la boîte. D’un seul coup, toutes les stratégies de la modernité se brisent sur l’airain du bon sens, les ouvriers se substituent à l’architecte et pourvoient eux-mêmes aux nécessités de la vie quotidienne. C’est ce qu’on appelle l’architecture vernaculaire, que l’architecte Bernard Rudofsky a qualifié « d’architecture sans architectes » dans son livre fameux de 1964.


Noé Morin




(1) Le Corbusier, Vers une Architecture, I Le Volume, 1923.

(2) Walter Gropius, Le développement des bâtiments industriels, 1913.

(3) Alain de Botton, L’architecture du bonheur, 2006.

(4) Jean-Philippe Delhomme, Jean-Marc Savoye, Les Heures claires de la Villa Savoye, Éditions Les quatre chemins, 2015.

(5) Alain de Botton, L’architecture du bonheur, 2006.

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