L’architecture traditionnelle face au capitalisme en crise
- Noé Morin

- il y a 5 jours
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Par Noé Morin
Que peut l’architecte ? Réponse : rien.
Nous représentons une association dont l’objet social est la défense, la promotion et l’enseignement de l’architecture traditionnelle. Cette position étant minoritaire dans le monde de l’architecture, elle provoque de très nombreuses frictions avec l’establishment (ordre des architectes, groupements professionnels, facultés d’architecture, BTP, etc). Nous avons donc une attitude que l’on pourrait qualifier de critique vis-à-vis de l’ordre établi. Quelle est la nature de cette critique ?
Notre critique n’est ni révolutionnaire, ni réactionnaire. Pourquoi ? D’abord parce que, en tant qu’architectes et théoriciens de l’architecture, nous ne sommes pas en position d’influer sur le cours de l’histoire. L’histoire produit l’architecture, qui n’est que le reflet passager des conditions matérielles d’existence (base économique, avancement technologique, luttes de classes). Par exemple : l’architecture romane reflète l’effort de stabilité et d’organisation des enclaves monastiques au sein d’une Europe féodale rongée par l’insécurité et l’arbitraire de la violence et disposant alors de peu de moyens techniques ; l’architecture gothique signale le retour de la paix, de l’organisation et de la prospérité économique qui accompagne l’émergence de la première bourgeoisie urbaine au XIIè siècle ; le néo-classicisme correspond à une tentative de la monarchie héréditaire de s’accrocher au prestige de l’empire romain au moment où elle se voyait progressivement réduite et occultée par la bourgeoisie montante ; le modernisme du début du XXè siècle signale la fascination pour le machinisme qui accompagne la deuxième révolution industrielle. On pourrait multiplier les exemples du rapport causal entre circonstances concrètes et production architecturale.
Vous l’aurez compris : ces considérations relèvent du matérialisme historique qui postule que toutes les formes d’expressions artistiques ou intellectuelles sont subordonnées aux conditions matérielles d’existence de l’époque qui les voit naître. Ce n’est donc pas l’architecture qui influence l’histoire, mais bien l’histoire qui façonne l’architecture. Aussi, nous ne croyons pas que l’architecture ou l’urbanisme soient en mesure de transformer la société ; il serait illusoire de penser qu’en donnant tout pouvoir à un urbaniste de concevoir une ville ex-nihilo, on parviendrait à y éradiquer la pauvreté, l’inégalité ou encore la violence – d’ailleurs ce genre d’expériences a déjà eu lieu et s’est toujours soldée par des échecs (Brasilia, Chandigarh, Richelieu, Saint-Pétersbourg) – car ces fléaux ne sont pas causés par l’architecture ni par l’urbanisme, mais bien par les conditions concrètes d’organisation de la société elle-même.

Notre tâche n’est donc pas de nature politique. Notre tâche ne doit pas consister à essayer de transformer la société en essayant de lui imposer un style qu’elle n’est pas prête à accueillir. Notre tâche est d’être à l’écoute de la société et des mœurs, d’anticiper leur évolution et de comprendre la conjoncture historique où nous nous trouvons. Personne n’échappe au présent historique : les choix qui s’offrent à nous sont limités. Est-il possible de remonter le temps et de revenir à l’atelier médiéval alors que notre économie repose sur la croissance d’échanges dématérialisés de marchandises venues des quatre coins du monde ? Est-il possible de revenir à la seigneurie féodale à l’ère de l’État moderne centralisé et bureaucratique ? Est-il possible de réactiver un christianisme théocratique alors que les progrès de la science ont éventé presque tous les mystères de la nature et que la connaissance circule quasiment sans obstacle ? Non, c’est impossible. Impossible de se duper soi-même. On ne reproduit le passé que sous la forme grossière et trompeuse de la caricature. Comme l’écrivait le poète Gérard de Nerval, l’ignorance ne s’apprend pas.
On comprend donc que les attitudes réactionnaire et révolutionnaire sont deux faces de la même erreur : la négation de l’histoire. Négation de l’histoire récente pour le réactionnaire, et négation de l’histoire qu’il reste à parcourir avant d’en arriver à une étape supérieure de notre développement pour le révolutionnaire qui, par son choix de la table rase, cherche à brûler les étapes et à propulser l’humanité dans une condition futuriste pour laquelle cette dernière n’est tout simplement pas mûre.
Cela étant dit, il nous faut répondre à la question initiale : pourquoi critiquons-nous l’architecture contemporaine ? Nous critiquons l’architecture contemporaine parce que celle-ci n’est plus en adéquation avec son temps. Nous sommes dans le clair-obscur qu’a décrit Gramsci, coincés entre le vieux monde qui meurt et le nouveau qui tarde à apparaître, dans cet entre-deux d’où surgissent les monstres.
Quel est le style du néolibéralisme ?
Le vieux monde, c’est celui du néolibéralisme hérité de la Guerre Froide. Il succède au stato-capitalisme du milieu du 20ème siècle qui avait vu l’État s’ingérer largement dans l’économie, et qui avait donné naissance aux derniers grands « styles nationaux » comme le néo-classicisme stalinien, le futurisme italien, le gigantisme des œuvres de Speer ou encore l’américanisme du Plan Marshall. Le néolibéralisme a quant à lui dissout le rôle de l’État au profit de l’autorégulation du marché ; il a produit une architecture erratique, excentrique pour les riches et navrante pour les pauvres. On ne peut plus parler de mouvement stylistique de la modernité néolibérale, mais bien d’une prolifération de modes aussi fulgurantes que dénuées de signification.
L’architecture néolibérale est actuellement à bout de souffle. Non seulement s’essouffle-t-elle à courir à la recherche du sens, mais ne le trouvant pas, elle se pare de tous les masques du moment : le purisme, le modernisme, le post-modernisme, le style international, le déconstructivisme, le kitsch, l’architecture organique, le paramétrisme, le pastiche… Autant de qualificatifs qu’elle multiplie pour cacher son péché constitutif : l’architecture néolibérale, transformée en marchandise, est devenue un vulgaire objet d’enrichissement. Elle a définitivement troqué sa valeur d’usage contre sa valeur d’échange.




Toutefois, la crise des matières premières et la baisse tendancielle du taux de profit conduisent les capitaux à se porter ailleurs que dans l’architecture, vers des secteurs plus lucratifs et toujours plus éloignés du vieux continent. Pour compenser cette perte d’attractivité, l’industrie du bâtiment cherche à se faire plus compétitive : elle compresse ses coûts, maltraite ses sous-traitants, élimine progressivement le facteur humain de la chaine de production au profit de l’automatisation, et fait constamment baisser la qualité et la longévité de l’architecture. Nous en sommes arrivés au point que des bâtiments nouvellement construits sont si médiocres qu’ils doivent intégralement être renouvelés une génération plus tard. Cette obsolescence programmée est le dernier moyen par lequel l’industrie du bâtiment entend maintenir sa santé moribonde.
L’architecture est au seuil d’une crise de l’industrie du bâtiment, qui est elle-même un petit fragment de la crise du néolibéralisme. Cette crise se soldera nécessairement par la reprise en main de l’économie par la puissance publique, soit sous la forme de la nationalisation des oligopoles, de la planification économique ou d’un retour à une forme antérieure de capitalisme d’État. Quelle que soit l’issue de la crise du néolibéralisme, on peut penser que des solutions architecturales aujourd’hui rendues marginales par les logiques de marché, peuvent demain prendre leur essor si elles sont soutenues par la puissance publique dans la poursuite d’une stratégie d’autonomie nationale et/ou de transition écologique. Nous pensons par exemple à la construction à pans de bois (qui suppose que l’on protège nos forêts des phénomènes de prédation étrangère), l’exploitation de la pierre (qui offre une alternative structurelle et écologique au béton), le développement de la filière brique, l’utilisation de la terre, de la chaux et de la paille disponibles en quantité quasiment illimitée pour l’isolation thermique des bâtiments, etc. D’innombrables solutions existent, dont beaucoup sont la simple actualisation de techniques ancestrales, et dont quelques-unes nécessiteront la fertilité créative de la science.
Notre rôle est de préparer l’architecture à la sortie du moment néolibéral. Nous sommes les accoucheurs de l’architecture du 21ème siècle. Ni révolutionnaires, ni passéistes. Pour cela, nous employons les remèdes dont l’histoire nous a pourvus, comme un scientifique utilise la science, un juriste le droit, et un chirurgien la médecine. La tradition s’avère être un corpus théorique et pratique d’une richesse inouïe ; nous serions bien sots de ne pas y aller chercher ce qui manque à notre époque.
La crise de l’architecture est une crise de l’économie
Comme nous l’avons dit plus haut, l’architecture et l’artisanat sont le résultat des conditions socio-économiques ; il n’est donc pas question de les faire survivre artificiellement, en dépit d’un monde qui fonctionnerait sans eux. L’architecture traditionnelle n’est pas une réserve d’indiens d’Amérique que l’on protège et maintient par culpabilité et nostalgie. Si l’Arts & Crafts doivent disparaître, nous disons ici : qu’ils disparaissent. De toute façon, nous n’avons pas le pouvoir de les sauver.
L’architecture traditionnelle a, il est vrai, beaucoup décliné au cours des dernières décennies : c’est le résultat du saccage néolibéral et de l’automatisation croissante de l’outil de production. D’abord, la préfabrication des modules de construction en usine a remplacé la main d’œuvre artisanale qui s’activait autrefois dans les ateliers et sur les chantiers. Ensuite, l’importation croissante de matériaux de construction venus d’Europe de l’Est, de Turquie et d’Asie s’est substituée à la production locale/nationale. Enfin, la mobilité internationale de la main d’œuvre, sous forme du travail détaché au sein de l’UE par exemple, a mis l’artisan en situation de concurrence déloyale, ce qui a conduit à son éviction progressive du marché.
La conjoncture économique néolibérale pouvait perdurer tant que le potentat du vieux centre impérialiste (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest) demeurait incontesté. Or, la rivalité sino-américaine est en train de mettre fin à l’hégémonie du monde occidental ; elle provoque des crises politiques partout dans sa périphérie (Vénézuela, Cuba, Ukraine, Iran, îles du Sud-Est asiatique, etc) qui se traduisent par des crises inflationnistes, le blocage des principaux nœuds du transport international et la résorption des échanges. La hausse du prix de l’énergie provoque l’augmentation du coût des matériaux de construction, tandis que l’insécurité géopolitique et la réapparition des barrières tarifaires ont pour conséquence la diminution du commerce mondial. Nous allons à présent étudier ce que la conjonction de ces facteurs de crise produit sur trois composants de l’économie de l’architecture : les matériaux, l’artisanat et l’architecture elle-même.
Bouleversements sur le marché des matériaux de construction
Dans ce contexte économique, qui correspond à l’effondrement des structures du néolibéralisme, les ressources orientées vers le secteur de l’architecture sont de plus en plus ténues. Simultanément, l’acier, le béton, le verre, les isolants à base de polyuréthane, le PVC et l’aluminium voient leur prix décoller car leur production nécessitent beaucoup d’énergie, ils sont composites ou lourdement transformés et parcourent généralement plusieurs milliers de kilomètres avant d’arriver sur chantier. Tant qu’ils étaient bon marché, ces matériaux permettaient à l’architecture moderniste de se développer ; en effet, toute l’architecture depuis les années 1950 repose sur l’usage intensif du béton, de l’acier et du verre. Mais à présent que leurs coûts explosent – et qu’ils ne semblent pas prêt de retomber – un espace se libère pour le bois, la pierre, la terre, la paille, le chanvre,… Bref : pour des matériaux disponibles localement et d’extraction simple (carrière de pierre, gisement d’argile, exploitation des forêts, terre cultivée, etc) qui ne nécessitent pas d’opérations complexes de transformation (la cuisson des briques et de la chaux est beaucoup moins calorifique que celle du béton ; le bois nécessite seulement d’être coupé et peut être employé non séché ou « vert » ; la terre est disponible en vastes quantités et entre dans la composition des briques crues ou cuites et des enduits ; la pierre est simplement extraite et débitée en carrière ; la paille et le chanvre cultivés comme n’importe quel autre végétal).
Le néolibéralisme tire plus de profit des marchandises fortement transformées parce que celles-ci contiennent une quantité supérieure de travail ; or, la théorie économique marxiste nous apprend que le profit provient justement de l’extorsion de la plus-value du travail humain. Donc, au plus la marchandise a subi de transformations nécessitant des quantités variables de travail humain, au plus sa valeur d’échange augmente et, du même coup, le profit qu’on peut espérer en tirer. C’est pourquoi la société de marché néolibérale préfère l’importation de matériaux lourdement transformés venus de continents lointains à la « simple » exploitation des ressources locales/nationales. Du point de vue du consommateur, c’est une logique absurde ; de celui de l’État, un déficit de balance commerciale; mais du point de vue capitaliste, c’est une affaire juteuse.
Toutefois, on l’a dit : les cours des hydrocarbures s’envolent et, avec eux, les prix du transport et de l’énergie calorifique nécessaire à la production des matériaux de construction transformés (béton, acier, verre, etc). Le commerce mondial se résorbe sous l’effet des querelles d’empires et les taxes font leur réapparition aux frontières, ce qui renchérit et limite la circulation internationale des marchandises. Pourvu que ces changements se maintiennent et deviennent structurels, que va-t-il advenir de la production de l’architecture ?
Il est probable qu’on assistera à une relocalisation partielle de la production sous les auspices d’un capitalisme d’État ayant fait peau neuve, comme nous l’avons postulé précédemment, doublée d’un remplacement des matériaux importés par l’extraction et la production de ressources nationales. La hausse durable du prix de l’énergie favorisera les matériaux nécessitant peu de transformations, ce qui représente un manque à gagner pour les capitalistes (=baisse du taux de profit). Pour compenser la baisse du taux de profit, ces derniers seront amenés à augmenter la productivité du travail via la baisse des salaires et l’automatisation de la production : ces deux tendances sont déjà à l’œuvre. De fait, l’automatisation intégrale de la production est de nature à absorber le différentiel de compétitivité entre l’ouvrier occidental (remplacé par la machine) et son « concurrent » européen, turc ou asiatique. Pour l’heure, la robotisation frappe surtout les producteurs de matériaux comme les briquetiers, les tuiliers, les scieries, ainsi que les ateliers de taille de pierre ; tandis que l’intelligence artificielle a fait son entrée dans les bureaux d’étude et d’architecture.
La baisse des salaires, quant à elle, se fait déjà sentir à travers les longues chaînes de sous-traitance qui caractérisent l’industrie du bâtiment, lesquelles ont pour effet de dévaster un tissu de PME/TPE autrefois très actif. De fait, l’industrie du bâtiment tend à se concentrer depuis les années 1970, avec la prédominance de quelques majors qui répercutent à leurs sous-traitants l’amenuisement des ressources publiques et privées orientées vers le secteur de la construction, ce qui entraine 1) l’éviction des artisans au profit de travailleurs peu formés, 2) la dilution de la responsabilité en cas de défaut de fabrication, et 3) l’appauvrissement de la qualité de l’architecture.
Enfin, le dernier moyen par lequel le secteur de la construction peut chercher à compenser la baisse du taux de profit, c’est la socialisation des pertes ; moyen congruent à l’hypothèse selon laquelle la fin du néolibéralisme signera le retour de l’interventionnisme d’État. Sans même parler du sauvetage financier des grands groupes à travers une prise de participation directe de l’État, la socialisation des pertes peut aussi prendre la forme de subventions, d’aides publiques, de commandes publiques, de garanties d’emprunts bancaires, etc. Si l’on exclut l’option consistant à nationaliser le secteur, les profits resteraient privés tandis que les pertes liées à la crise seraient alors transférées à la collectivité.
Quelles conclusions tirer des hypothèses que nous venons d’émettre ? La première – la plus importante – c’est que l’inflation qui frappe les matériaux de construction va continuer à augmenter. Nous ne pouvons pas présager des orientations de politique économique que serait amené à prendre l’État post-néolibéral confronté à l’effondrement des structures du commerce mondial (institutions, traités de libre-échange, dérégulation, etc) et de la relocalisation forcée d’une partie de sa production. Mais il est probable qu’elles oscillent quelque part entre la socialisation des moyens de production et le keynésianisme (politique de la demande). En tout cas, l’État serait amené à jouer un rôle prépondérant dans la planification de la vie économique de la nation, ce qui représente une opportunité inédite de dynamiser des filières jusque-là moribondes. Avec toutes les limites que nous avons soulignées par ailleurs (et notamment le risque de surconcentration d’un secteur déjà largement dominé par quelques grands groupes), il est possible que l’investissement public combiné au renchérissement du coût des produits importés (imputable en grande partie à l’énergie nécessaire aux étapes de transformation) ressuscite l’extraction/production nationale de matériaux peu transformés comme la pierre, le bois, la terre, la paille, le chanvre, le liège, la chaux, etc. Comme nous l’avons dit précédemment, l’industrie en crise cherche (et trouve) le secours de l’État, ce qui ne l’empêche pas d’intensifier la productivité du travail à travers l’automatisation et la baisse des salaires. Ce qui donnerait la situation suivante : une industrie privée ou nationalisée basée sur l’exploitation de ressources nécessitant peu/pas de transformations et fonctionnant grâce à des manœuvres et un capital fixe constitué largement de machines et de procès automatisés. En d’autres mots, pour la première fois dans l’histoire, on serait capables de produire les matériaux constitutifs de l’architecture traditionnelle sans disposer d’aucune main d’œuvre qualifiée (=artisanat).
Le redémarrage des filières de la construction naturelle est une condition préalable à l’épanouissement de l’architecture traditionnelle contemporaine. Sans production ordinaire de larges quantités de matériaux de construction naturels peu transformés, pas d’architecture traditionnelle. Mais que dire, alors, de la disparition de l’artisanat ?
L’artisan de retour ?
L’artisan fait son apparition à une période précapitaliste et préindustrielle de l’histoire économique de l’Europe. L’artisan est à la fois propriétaire de ses moyens de production et travailleur. Son métier regroupe un large éventail de tâches (de la plus élémentaire à la plus fine) qui seront bien plus tard, pendant l’essor du capitalisme industriel, divisées, rationnalisées et confiées aux petits soins du salariat. Devant cette mutation implacable de son travail, l’artisan n’a d’autre choix que de se laisser absorber par le capitalisme industriel et devenir petit patron ou salarié (=prolétaire).
De même, l’organisation professionnelle qui accompagnait le développement de la classe des artisans, c’est-à-dire la corporation, se voit elle aussi dissoute au profit du marché concurrentiel car les buts de la corporation – le contrôle des prix, de l’apprentissage et de la qualité des marchandises – sont en flagrante contradiction avec l’objectif de libre concurrence des libéraux du 18ème siècle. Ainsi, en France, la loi Le Chapelier met-elle fin en 1791 à « toute association de citoyens du même état ou profession ».
La disparition de l’artisanat et de la corporation tient plus aux mutations historiques du capitalisme qu’à la conjoncture particulière. Dès lors qu’émergent les conditions du capitalisme moderne (accumulation et concentration du capital, avènement du salariat généralisé, division du travail, mécanisation des procès de production), l’artisanat devient une pratique économique obsolète. Dans le monde néolibéral, il ne peut survivre que marginalement.
Dans ce cas, est-il bien judicieux de s’atteler à fonder une école consacrée à « l’architecture et l’artisanat » ? Toutes les tentatives de redonner vie à l’artisanat, comme celle de William Morris et du mouvement Arts & Crafts à la fin du 19ème siècle, n’ont-elles pas lamentablement échoué ? Quel sens y a-t-il à préserver des métiers caduques, outre le vague sentiment de nostalgie qu’ils nous inspirent ? Nous allons essayer d’expliquer ici pourquoi l’artisanat conserve sa raison d’être économique dans le monde post-néolibéral.
La spécificité de l’artisan consiste à rester maître du processus de fabrication du début jusqu’à la fin – ou presque. Le charpentier choisit ses arbres en forêt, les coupe éventuellement, les équarrit, les façonne selon des épures qu’il a lui-même tracées et les monte sur chantier. À l’inverse, le capitalisme industriel sous-traite, au sein d’un groupe, l’ensemble de ces tâches à des opérateurs particuliers parfois très distants. Entre l’abatage et la découpe des grumes, le sciage, le séchage, la transformation (dans le cas du lamellé-collé, par exemple) et le montage sur chantier, le bois sera passé entre les mains de multiples sous-traitants, parfois distants les uns des autres de plusieurs milliers de kilomètres, distance qu’il faudra franchir à l’aide d’une importante logistique et au prix sans cesse croissant du carburant. Dans le contexte néolibéral d’échanges mondialisés et d’énergie à bas coût, l’artisan ne peut rivaliser avec l’industrie qui réalise des économies d’échelles. Mais dans le contexte de crise du néolibéralisme, le travail artisanal autonome, qui n’est pas enchâssé dans les chaines logistiques mondiales, peut s’avérer profitable. Certes, les quantités produites par l’artisan seront toujours moindres que celles produites par l’industrie. Mais du fait qu’il contrôle toutes les étapes de la production, l’artisan fait l’économie des navettes inutiles (le bois est coupé et parfois équarri en forêt --> façonné à l’atelier --> monté sur chantier). Cette épuration du procès de production représente un avantage compétitif.
Par ailleurs, l’industrie produit de gros volumes de marchandises – c’est là son principe même. Pour demeurer rentable tout en produisant massivement, il est indispensable de rationnaliser la production au moyen de standards. Dans le fordisme, la répétition à l’infini de la même tâche par l’ouvrier ne peut souffrir d’aucun aléatoire, d’aucune variation des paramètres de la tâche (la taille du boulon à serrer, la qualité du métal à souder, le temps imparti pour exécuter l’opération, etc). La prévisibilité des opérations est la condition sine qua non de la rationalisation du travail, et cette prévisibilité est garantie par l’existence de standards de production. L’irruption des machines dans les usines ajoute encore à la nécessité de normaliser chaque étape de la production. Par exemple, les machines qui débitent les grumes dans les scieries sont conçues pour recevoir des bois rectilignes au possible ; elles sont incapables d’équarrir et scier des bois courbes. Dès lors, une partie du bois d’œuvre est liquidée en amont des scieries parce qu’il n’est pas conforme aux standards de production. Ce bois d’œuvre tordu, noueux ou courbe, vendu à bas prix du fait de ses « défauts », peut en revanche être valorisé par un charpentier qui, parce qu’il travaille à la main, sans machines, est plus libre que l’industrie de s’adapter aux caprices de son matériau. C’est ainsi que l’artisan charpentier achètera son bois d’œuvre au prix du bois de chauffe, là où la scierie mécanisée n’aura d’autre choix que de payer ses fournitures au prix fort pour obtenir un bois parfaitement conforme à ses standards de production.
Mises bout à bout, ces observations nous permettent de faire l’hypothèse qu’une place existe pour l’artisanat dans le monde qui va succéder au néolibéralisme. Cette place est loin d’être écrasante : l’artisan, incapable de faire des économies d’échelle, ne peut guère s’élever au-delà d’un tout petit segment de l’industrie manufacturière. Il serait encore plus fantaisiste de penser qu’il serait en mesure de faire renaître la vieille corporation médiévale. Soyons réalistes : sa place sera modeste. Mais elle sera suffisante néanmoins pour que les techniques propres à la mise en œuvre de l’architecture traditionnelle se conservent et se perpétuent. Cela est essentiel car, comme nous l’avons rappelé, sans techniques traditionnelles de construction, il ne peut pas y avoir de véritable architecture traditionnelle.
Conséquences pour le métier d’architecte





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